04. Qu'est-ce que la matrescence ?

« La matrescence, ce n'est pas une étape postnatale. C'est un chemin qui commence dès la grossesse. Et attendre l'accouchement pour commencer à en parler avec une femme, c'est arriver en retard. » —

— Karina Daigle, infirmière Ph.D.

Ton corps change, tes émotions changent, ta place dans ta famille change… Ce n'est pas un détail de ta maternité, c'est un passage qui porte un nom : la matrescence.

Ce mot nous vient de l'anthropologue Dana Raphael, qui l'a utilisé pour la première fois en 1973 pour décrire la maternité comme un vrai passage dans la vie d'une femme.

Si je peux te donner une définition simple : la matrescence, c'est la transformation que tu vis en devenant mère, et ce n'est pas une maladie. C'est un passage normal.

Pourquoi c'est important d'en parler

Dans mes 30 dernières années comme infirmière en périnatalité et en santé mentale auprès des femmes, j'ai observé que les femmes sont accompagnées d'une manière fragmentée : une équipe de soins au moment de la grossesse, d'autres intervenant·es au moment de la naissance, puis d'autres encore pour la période postnatale. C'est le modèle de soins qu'on a exploré dans l'épisode précédent, qui portait sur les trois modèles de naissance. Pourtant, pour la femme, c'est une seule et même transformation, qui continue de changer si d'autres enfants se joignent à la famille par la suite.

Mettre un mot sur cette transformation, c'est ce qui m'a permis de nommer ce que j'observais depuis longtemps en accompagnant des femmes, et dans mes travaux de recherche sur leur vécu.

Les onze facettes de la matrescence

Ces onze facettes ne suivent pas une progression linéaire. Elles se chevauchent, reviennent, et n'ont pas toutes le même poids d'une femme à l'autre. En les nommant une à une, tu pourras peut-être te reconnaître dans certaines, ou remarquer que tu n'avais jamais mis de mot sur ce que tu vivais.

1. Le corps

Tes hormones bougent dès le début de ta grossesse. Progestérone, œstrogène, prolactine, ocytocine : chacune amène des changements que tu ressens à différents niveaux dans ton corps.

2. Le cerveau

Ton cerveau se réorganise pour te rendre plus attentive aux besoins de ton bébé. C'est pour ça que tu peux avoir des oublis ou de la difficulté à te concentrer : ce n'est pas un cerveau défectueux, c'est un cerveau qui redirige son attention. Avec le temps, cette redirection te rend même plus sensible aux signaux de ton bébé, plutôt que de nuire à ton fonctionnement.

3. Les émotions

Tu peux avoir l'impression de devenir plus sensible, de porter une charge mentale plus lourde. Les études récentes documentent exactement cette sensation chez les mères : avoir l'impression d'avoir perdu son identité précédente, tout en reprenant lentement sa propre identité.

4. Les relations

La relation de couple change, tes amitiés changent, ta place dans ta famille aussi. Tu peux te rapprocher d'autres mères et t'éloigner d'amies qui n'ont pas d'enfants ; un vécu très fréquent, documenté partout dans le monde.

5. La culture

Ta capacité à ressentir ou à demander de l'aide dépend beaucoup de la culture et de la famille dans laquelle tu as grandi, et de la société dans laquelle tu vis actuellement. Certaines cultures normalisent le fait de demander du soutien après une naissance, alors que d'autres valorisent plutôt l'autonomie et le silence sur les difficultés. Cette facette influence directement si tu te sens autorisée à nommer ce que tu vis, ou si tu as plutôt l'impression de devoir le taire.

6. L'économie

Cette facette est souvent oubliée. Certaines femmes voient leur salaire ou leur carrière affectés, ou se retrouvent poussées vers un travail différent. Cette réalité reste rarement nommée dans les suivis de grossesse, alors qu'elle fait partie intégrante de la transition que tu traverses.

7. Tes droits

Les lois et le système qui t'entourent peuvent normaliser certaines façons de faire dans notre fonctionnement social. Les priorités gouvernementales déterminent en bonne partie le soutien que les mères reçoivent. Ce n'est donc pas seulement une question individuelle : c'est aussi une question de politiques publiques et de priorités collectives.

8. Tes valeurs

Tu peux devenir plus sensible aux injustices une fois responsable d'un enfant. Tes valeurs se redéfinissent. Ce recadrage peut aussi teinter ta manière de voir le monde professionnel, social ou familial qui t'entoure.

9. L'environnement

Ton regard sur la planète peut changer. Tu penses plus loin, tu réfléchis à l'avenir de ton enfant. Certaines femmes rapportent vouloir modifier leurs habitudes de consommation ou s'impliquer davantage dans des causes environnementales une fois devenues mères.

10. Le sens de la vie

Tu peux remettre en question tes priorités, entre ta liberté personnelle et tes responsabilités de mère. Cette remise en question touche autant tes choix professionnels que la façon dont tu veux occuper ton temps. Elle peut apparaître progressivement, bien après la naissance, plutôt que d'un coup.

11. La spiritualité

Tu peux ressentir un besoin de sens plus grand, parfois vécu comme un renouveau intérieur. Ce renouveau n'est pas nécessairement religieux : il peut simplement se traduire par un besoin accru de connexion à quelque chose de plus grand que toi.

Ce que la science documente depuis cinq ans

Un champ de recherche qui émerge

Une revue de littérature récente a recensé environ 22 articles au total sur la matrescence dans les bases de données scientifiques. Sur ces 22 articles, 15 ont été publiés entre 2006 et 2024, et il y avait déjà 7 nouveaux articles en 2025 seulement. C'est un champ de recherche qui est en train de naître.

Le constat principal de cette revue : les changements de la matrescence dépassent les hormones. Il y a de vraies modifications structurelles du cerveau, qui préparent aux responsabilités de mère et qui pourraient même donner une meilleure réserve cognitive plus tard dans la vie.

La matrescence est une période à risque accru de problèmes de santé mentale, et pourtant, elle n'apparaît pas encore dans les manuels de référence en santé mentale. Pas parce que ce n'est pas grave, mais parce que la science est jeune et que la reconnaissance officielle prend du retard sur les connaissances.

Le silence professionnel comme soin manqué

Une étude parue en 2026 dans une revue de sciences infirmières (Watson et ses collègues) va plus loin : le silence des infirmières elles-mêmes sur la matrescence est une forme de soins manqués, au même titre qu'un soin qu'on oublie ou qu'on retarde. Ce silence professionnel n'est pas neutre, et il a un coût réel pour les mères.

Une réalité qui traverse les cultures

Une étude menée en Inde en 2026 montre que ce n'est pas une réalité seulement occidentale : des mères urbaines indiennes décrivent le même sentiment d'invisibilité et d'isolement. Les autrices proposent même de voir la matrescence comme une spirale plutôt qu'une ligne droite, où les changements du corps, de l'esprit, des émotions et de l'identité reviennent et s'entremêlent, plutôt que de suivre des étapes linéaires.

D'autres chercheuses, comme Parimi et ses collègues en 2025, proposent d'intégrer formellement la matrescence dans les grandes périodes reconnues du parcours de vie en santé maternelle et infantile, en la définissant comme une période qui couvre la grossesse et le postnatal, pas seulement le moment après la naissance. C'est une limite importante à nommer : on parle encore trop souvent de la matrescence comme si elle commençait après la naissance de l'enfant, alors que le cerveau change dès la grossesse.

Ça commence dès la grossesse, pas après la naissance

Une revue de littérature parue cette année (Wang et ses collègues, 2026) montre qu'un sentiment de solitude lié au changement d'identité existe déjà pendant la grossesse, distinct de la dépression postnatale et encore trop peu dépisté à ce stade. D'autres changements cognitifs, qu'on associe souvent à la période après l'accouchement, sont déjà mesurables au troisième trimestre de la grossesse.

Concrètement, la matrescence n'est pas une étape postnatale. C'est un chemin qui commence dès la grossesse, et attendre l'accouchement pour en parler avec une femme, c'est arriver en retard.

Le message à retenir : la science qui documente la matrescence est jeune, essentiellement moins de cinq ans. On est parmi les premières générations à avoir enfin les mots et les données pour la nommer.

Des outils fondés sur la recherche

Maintenant que tu as une meilleure idée de ce que recouvre la matrescence et de ce que la science en dit, voici cinq outils concrets. Ils ne sortent pas de nulle part. Chacun vient directement des résultats de recherche qu'on vient de voir, et a montré une différence mesurable dans le vécu des mères qui les ont essayés.

1. Le counseling anticipatoire

Le counseling anticipatoire, documenté dans l'étude de Watson et ses collègues, consiste à nommer d'avance à une femme ce qui risque de changer, plutôt que d'attendre qu'elle le découvre seule et pense que quelque chose cloche chez elle. Avant l'accouchement, choisis trois facettes parmi les onze qu'on vient de voir, et prépare-toi à les traverser.

2. L'autocompassion en trois temps

L'autocompassion en trois temps est l'outil qui a montré les gains les plus significatifs après six semaines, dans l'étude où les mères recevaient de l'information sur la matrescence. Quand un moment postnatal est difficile, tu peux te dire : ce moment est difficile, je ne suis pas seule à vivre ça, d'autres mères vivent la même chose, je m'offre la même bienveillance que j'offrirais à une amie.

3. La pleine conscience ciblée

La pleine conscience, dans cette même étude, n'a pas bougé sous toutes ses formes : précisément trois capacités ont fait la différence. Les voici : observer ce que tu ressens, sans le juger, et sans réagir tout de suite. Quand une émotion forte monte, prends dix secondes pour la nommer dans ta tête (ex. « je sens de la colère » ou « je sens de l'épuisement »), sans te dire que tu ne devrais pas la ressentir, et sans agir tout de suite.

4. Le journal réflectif hebdomadaire

Le journal réflectif hebdomadaire complète cette pratique. Une fois par semaine, écris une facette de ta matrescence qui a bougé cette semaine, que ce soit au niveau de ton corps, de tes émotions, de tes relations, etc. Une petite victoire, même minime, compte.

5. Le réseau d'autres mères

Aller chercher activement la présence d'autres mères reste l'un des outils les plus documentés, peu importe la culture. Identifie une mère avec qui tu peux nommer les choses telles qu'elles sont, et prévois un contact régulier avec elle, pas seulement dans les moments difficiles.

À retenir pour la suite de ton parcours

La matrescence n'est pas un problème à régler, c'est une transformation à traverser, avec ses vagues et ses reculs. Choisir trois facettes parmi les onze pour t'y préparer, avant l'accouchement, c'est déjà une façon de nommer d'avance ce qui s'en vient plutôt que de le découvrir seule.

Si tu prépares un premier accouchement, garde en tête que cette transformation commence dès maintenant, pas seulement le jour où tu tiendras ton enfant. Si tu portes une grossesse après un vécu difficile, ces onze facettes peuvent aussi t'aider à repérer ce qui a changé depuis la dernière fois, et ce qui demande peut-être un accompagnement différent cette fois-ci.

Peu importe où tu en es, tu n'as pas à traverser ça seule.

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